Steinberg Asylum

Nouvelle d’enquête dans le Boston des Années Folles, entre fait divers et mysticisme, aux frontières de la folie…


Extrait 1

(…) L’homme au costume blanc immaculé plonge la main dans la doublure de sa veste et en retire un court étui argenté aux angles enchâssés d’ivoire. Il l’ouvre avec précaution et exhibe entre ses doigts filiformes une seringue. Ses yeux bleus font écho à la dominante froide de la pièce. Il fixe un instant son reflet déformé sur la paroi métallique convexe qui enserre le réservoir en verre, gradué jusqu’à l’embout. Il lui ajuste une longue aiguille. La pointe scintille sous l’éclairage artificiel, menaçante, pareille à la lame nue d’un fleuret. Un infirmier patibulaire lui tend un flacon à l’étiquette barrée d’une croix verte. D’un geste assuré, il aspire le liquide translucide, relève la seringue à la verticale et expulse d’une légère pression le trop-plein d’air. Le fin jet de brouillard devient gouttelettes, qui s’écrasent à ses pieds, absorbées par le sol spongieux de sciure crasseuse. Il observe alors la personne entravée sur une chaise au centre de la pièce capitonnée : Matt n’arrive pas à bouger. Il ressent une vive douleur au bras droit et un feu intense envahit ses veines, son corps, son cerveau (…)


Extrait 2

(…) La grand-rue, peu fréquentée à l’heure du zénith, plongeait vers les quais en perpendiculaire aux hangars. Des corbeaux et des mouettes se disputaient leur pitance, dérobée aux filets des pêcheurs. En piquant du nez vers le port en contrebas et en levant les yeux au-dessus des mâts minuscules, on se perdait dans les tumultes de l’Océan Atlantique, confondu à l’horizon avec le ciel.

Dans une réserve désertée pour la pause repas, à l’écart des gardiens, un camionneur attendait un client. Le type portait un pardessus élimé malgré la chaleur. Il mit une cigarette à sa bouche, craqua une allumette et tira une bouffée. Il transpirait, non parce qu’il était trop couvert, mais parce que son cœur battait trop vite. Il respirait par à-coups. Il appréhendait ces rendez-vous discrets quand il n’en connaissait pas le motif. À chaque fois, il avait les mains moites et suait les verres qu’il venait d’engloutir avec ses amis dockers, les cafés du matin et le whisky de contrebande de la veille. Et pourtant, c’était son boulot ; pour peu que l’on puisse appeler cela un travail.

Eddy était un petit malin qui évoluait dans la rue, épiait la rue, commerçait avec la rue. Et avec le beau monde, ces gens respectables qu’il voyait défiler dans leur limousine et qu’il fournissait à l’occasion. Eddy était un receleur d’œuvres d’art, d’alcool, de viande, de fruits, de tout ce qui se trafiquait ; et à ses moments perdus, un indic pour arrondir les fins de mois. Une information, même basique, valait sa liasse. Tout bénef, sans intermédiaire. Les liquidités supplémentaires étaient appréciables quand on s’adonnait chaque soir au poker. (…)


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Publié en 2018